Comment commencer un livre ?

L’auteur retient son souffle tandis que les doigts lévitent au-dessus du clavier, hésitants. Le moment est magique, car tout peut arriver, mais il est également d’une importance capitale. Comment commencer ? Quelle est la meilleure manière d’ouvrir la porte de son histoire ? Quels mots, quelles phrases sonneront juste, seront fidèles à l’esprit du livre ? Comment happer l’attention du lecteur dès les premières pages ?

Comme pour la plupart des tâches, je trouve que le début d’un livre est le plus difficile. Quand on est au milieu, on peut s’appuyer sur le chapitre précédent, se caler sur le ton de ce qu’on a déjà écrit ; quand on arrive à la fin, l’enjeu est immense mais on est galvanisé par tout ce qu’on a déjà fait… mais quand on commence, tout est à construire.

Je vous propose donc quelques éléments-clés qu’il faut, à mon sens, avoir en tête quand on commence à écrire un livre.

Ennemi public n°1 : la banalité

De nombreux romans portent sur le quotidien et parviennent à être passionnants. Néanmoins, si le lecteur a l’impression de lire une suite de banalités évoquant ses lundis matins, il risque de bâiller. On n’est pas obligé de proposer un début in medias res avec une scène d’action, mais autant éviter de commencer de la manière suivante :

Katniss ouvrit les yeux, elle était dans son lit. Elle se leva, alla se nettoyer le visage et se moucher (elle avait le nez encombré). Elle prit une douche et se lava les cheveux avant de s’enrouler dans une serviette rose. Elle se brossa les dents ; elle était presque à court de dentifrice et devrait aller en acheter cette semaine. Elle s’habilla, fit son lit et enfila ses bottes avant de sortir. Il faisait beau.

Je parie que j’ai réussi à vous assommer, et en moins de 100 mots ! A priori, le lecteur n’a que faire de la morning routine de votre personnage. Il veut savoir qui il est, ce qui le rend spécial, dans quel monde il évolue. Attention toutefois : il faut savoir distiller les informations de manière pertinente, ce qui m’amène à mon deuxième point.

Trop d’exposition… tue l’exposition

L’exposition, c’est tout ce qui permet au lecteur de comprendre le cadre de l’histoire. Dans Harry Potter, on doit vite comprendre que Harry est un orphelin, que son oncle, sa tante et son cousin le traitent affreusement, qu’il est un sorcier et qu’il va aller à Poudlard pour apprendre à manier la magie. Mais imaginez si la saga commençait comme ça :

Harry Potter vivait dans un placard à balais au 4 Privet Drive, dans le Surrey, avec sa tante Petunia, son oncle Vernon et son cousin Dudley, aussi vilains les uns que les autres. Il avait perdu ses parents quand il était bébé et ignorait qu’ils avaient été tués par un sorcier maléfique appelé Lord Voldemort. C’est ce même sorcier qui, en tentant de tuer Harry avec le sortilège mortel Avada Kedavra, lui avait laissé une cicatrice en forme d’éclair sur le front.

Vous êtes essoufflé ? Moi oui ! Un début de livre ne doit pas être une avalanche d’informations : le lecteur risque d’être submergé et d’oublier la moitié de ce qu’il aura lu. En plus, si on révèle tout d’entrée de jeu, on brise le mystère. Il faut intriguer le lecteur, semer les informations comme les miettes de pain du Petit Poucet, pas le gaver dès la première page ! Par ailleurs, une suite d’informations factuelles n’ont aucune chance de faire ressentir quoi que ce soit au lecteur, or les émotions sont primordiales, dès le début.

Une montagne russe plutôt qu’un trottoir

Un livre est un voyage : plus les chemins sont sinueux et semés d’embuches, plus le lecteur sera impliqué émotionnellement. Si le paysage de votre roman est une plaine morne et calme, il sera difficile de captiver qui que ce soit. Dans son roman Madame Bovary, Flaubert disait d’un de ses personnages que sa conversation était « plate comme un trottoir de rue » : un début de roman doit être tout sauf cela. Idéalement, il devrait même s’apparenter à une montagne russe.

Cela ne veut pas dire qu’il doit nécessairement se passer une suite d’événements rocambolesques dès les premières pages, mais il faut éviter – à tout prix – que ce soit plat. Pour cela, laissez des zones d’ombres, créez des questions, du mystère, du doute. Evoquez de la curiosité, du rêve, de l’amusement ou de la compassion. Parfois, une seule phrase peut suffire à créer du relief, ce qui m’amène à mon dernier point.

La première phrase

Je ne pense pas qu’une extraordinaire première phrase soit absolument nécessaire. Comme preuve de ce que j’avance, voici deux exemples de premières phrases de romans extrêmement connus :

« En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. » (Les Misérables, Victor Hugo)

Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant. » (Bel Ami, Guy de Maupassant)

Loin de moi l’idée de critiquer Hugo et Maupassant, mais on ne peut pas dire que ces premières phrases soient passionnantes ou particulièrement originales. Pourtant, Les Misérables et Bel Ami sont deux grands romans : une première phrase peut donc n’être qu’une phrase parmi d’autres.

Mais une bonne première phrase est un bonus non négligeable : elle permet de tout de suite attraper le lecteur. Quand je vais à la librairie, si j’ouvre un livre et que la toute première phrase me fait sourire ou m’intrigue, je suis bien plus susceptible de vouloir lire le livre. A nouveau, je vous ai fait une petite sélection de premières phrases que j’aime beaucoup :

« Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. » (Anna Karénine, Léon Tolstoï)

« Le vent hurlait dans la nuit, charriant une odeur qui allait changer le monde. » (Eragon, Christopher Paolini)

« Camille était âgée exactement de quatre mille neuf cents jours, soit un peu plus de treize ans, la première fois qu’elle effectua « le pas sur le côté ». » (La Quête d’Ewilan – D’un Monde à l’autre, Pierre Bottero)

Peut-être ne serez-vous pas d’accord, mais je trouve que chacune de ces phrases suscite immédiatement l’intérêt. Alors, certes, une extraordinaire première phrase n’est pas indispensable, mais c’est un sacré plus !

D’ailleurs, n’hésitez pas à mettre vos premières phrases préférées en commentaire !

Pour finir : c’est dur de commencer

Je m’efforce d’appliquer mes propres conseils, même si je ne les ai pas toujours conscientisés. Quand j’ai commencé à écrire le premier tome de ma saga La Comète, je ne me posais pas trop de questions. Voici la première phrase de cette saga : « Elle n’avait pas le droit de monter là-haut, le soir, et elle le savait. »

Je vous laisserai juger de la qualité de ce début, en tout cas je trouve qu’il représente bien le personnage principal, Isis, et sa capacité à faire fi des règles. D’ailleurs, dans un manuscrit que j’ai écrit après La Comète (et qui n’est pas publié à ce jour – je salue un éventuel éditeur qui se baladerait par ici), j’ai pris très littéralement l’un des conseils de cet article, puisque l’héroïne se retrouve… sur une montagne russe !

En conclusion, pour (bien) commencer un livre, il faut fuir la banalité, créer du relief et ne pas submerger le lecteur d’informations. Et, le plus important : il faut avoir le courage de se lancer.


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Réponse

  1. Avatar de Zoé

    Super article ! La partie sur la première phrase est très parlante. Ma première phrase préférée : « Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. » (Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre)

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